Les Contrées Zinzolines

Chaque semaine ce qui s'imagine, se dit et se fait autour des questions d'identité et d'orientation sexuelle

La boîte à virilité: le coût de la domination masculine


Cette semaine, l’actualité française des gender studies est marquée par la parution du livre 
Boy’s don’t cry qui, sous la direction de Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (éminent professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes), rassemble neuf textes autour des problématiques propres à la notion de masculinité (je vous assure que ce mot, au même titre que féminité, existe).

L’ouvrage s’attache à reprendre les arguments avancés par les masculinistes pour les analyser. Le masculinisme, c’est ce mouvement initié en réaction au féminisme, pour  »défendre les droits des hommes et leurs intérêts dans la société civile » menacés, comme on s’en doute, par ce dernier. Il fait, depuis quelques années, de plus en plus parler de lui.

Au lieu de simplement rejeter leurs raisonnements (il faut dire que leur pauvreté intellectuelle ne les aide guère), les auteurs s’attachent à vouloir les comprendre : il s’agit de traiter leur exactitude et leur adéquation à la réalité (les hommes se sentent-ils vraiment persécutés et diminués par les évolutions de la condition féminine?), mais surtout, de comprendre où de telles rhétoriques trouvent leurs sources, comment elles se répandent dans la société et quelle est leur influence. En d’autres termes, Boy’s don’t cry passe le masculinisme au crible de la sociologie et des sciences politiques.

L’argument est simple: ce n’est pas parce que ces propos sont tenus par des extrémistes que la science doit s’en détourner, au contraire. Il s’agit d’un matériel d’autant plus précieux qu’il fait écho aux études sur les inégalités entre les hommes et les femmes, et les valeurs sur lesquelles elles reposent.

Le titre de ce livre fait référence à cette phrase que tout garçon a entendu au moins une fois dans sa vie : les garçons ne pleurent pas. Le genre de phrase que n’importe qui peut prononcer sans même y penser, mais dont les effets sur la psychologie enfantine ne sont pas anodins.

(Certes, on serait prêt à tout pour qu’il s’arrête de pleurer)

Si l’on parle souvent de la socialisation des petites filles (par exemple, de tous ces jeux qui leur feront subtilement comprendre quel est leur rôle social) et du rôle qu’elle joue dans la perpétuation des inégalités, la socialisation masculine est nettement moins mise en avant dans les débats. Il est plus facile d’admettre que l’on  »devient » une femme (ne faut-il pas apprendre à cuisiner et à se faire belle?), que de comprendre qu’au même titre, on devient un homme.

(Ce kit de la parfaite ménagère ne dit pas : tu seras une grande femme d’affaires)

Or,  »Les garçons ne pleurent pas », c’est l’exemple type de la socialisation des garçons en ce qu’elle a de différent de celle des filles. Pourquoi ne pleurent-ils pas ? Parce qu’ils ne montrent pas leurs faiblesses, parce qu’ils ne s’apitoient pas sur eux-mêmes. Ce qu’on attend d’eux, c’est qu’ils se contrôlent, se confrontent au problème et le résolvent. Un gamin de cinq ans ne va pas se lancer dans une dissertation de six pages pour arriver à ce genre de conclusions. Mais, répétée pendant des années, et couplée à d’autres signaux (entre autres, tout ce qui tend à le distinguer des filles, supposées plus sensibles), elle participera à un système de valeurs qu’il va intégrer. Et avec lequel il envisagera sa propre personne et verra le monde.

Pourtant, au même titre que celui de féminité, le concept de virilité est des plus flous : pour tout dire, personne n’est vraiment capable de le définir. Or, comme la féminité, il peut être vecteur de souffrance pour ses destinataires.

En effet, Charlie Glickman a écrit l’année dernière un article sur ce qu’il nomme la  »menbox », entendre la  »boîte à virilité ». Maïa Mazaurette , qui en a d’ailleurs tiré une série d’articles, en a traduit un extrait assez parlant :

Une des principales raisons pour lesquelles les garçons et les hommes s’en prennent aux homos et aux queers est qu’ils ont besoin d’agir de manière masculine pour montrer qu’ils sont dans la Boîte. Comme très peu d’hommes peuvent rester en permanence conformes à la Boîte, l’astuce et de faire comme si, de manière à cacher tout manquement. La performance de la masculinité exige une vigilance constante pour être sûr que personne ne remarque le moindre pas de travers. La logique de la Boîte voulant qu’on soit dedans ou dehors, soit vous êtes à 100% à l’intérieur, soit à 100% à l’extérieur. Tous les mots utilisés par les hommes pour décrire ce qui ne se situe pas dans la Boîte appartiennent à une de ces trois catégories : gay, femme, perdant. Je pense que ça en dit long sur l’homophobie et le sexisme. A mon avis, ces catégories sont les briques qui forment la boîte, et la honte est le ciment qui fait tenir l’ensemble. La Boîte est une des raisons essentielles qui explique pourquoi les hommes harcèlent les femmes dans la rue, et pourquoi leur violence verbale ou réelle augmente quand ils sont en groupe ‘

En d’autres termes, si la socialisation des garçons leur inculque des valeurs qui les posent dans une situation de domination sociale sur les femmes, celle-ci a (comme le dit si bien Delphine Dulong) un coût : il s’agit d’agir en conséquence du rang qui leur est assigné, de coller au rôle. Quitte à adopter à cet effet des comportements socialement nocifs, pour eux-mêmes et pour autrui.

Charlie Glickman conteste fermement l’interprétation qui est faite de la signification des genres. C’est-à-dire qu’il ne refuse pas les différences (y compris physiques) qui existent entre les hommes et les femmes, mais qu’il dénonce les rôles qu’elles sont supposées justifier (l’homme fort qui protège / construit / travaille et la femme qui s’occupe du foyer / est passive et émotive). La façon dont on envisage la virilité est une partie du problème des inégalités entre les hommes et les femmes et de la misogynie.

A mon sens, étudier la notion de masculinité est tout aussi primordial que d’analyser celle de féminité, car elles sont complémentaires. La première ne constitue peut-être pas le même fardeau que la seconde : il est dans nombre de domaines plus facile d’être un homme qu’une femme (au hasard, les milieux professionnels) et que les incitations qu’elle implique sont moins fortes (même si cet écart a légèrement tendance à s’atténuer, je vous invite à comparer un magazine féminin et un magazine masculin). Mais il s’agit tout de même d’une pression exercée par la société sur les individus. La questionner ne nous ferait pas de mal.


Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 7 avril 2012 par dans Anciens.

Articles publiés

avril 2012
L M M J V S D
« Mar   Mai »
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30  

Mon compte Twitter

%d blogueurs aiment cette page :