Les Contrées Zinzolines

Chaque semaine ce qui s'imagine, se dit et se fait autour des questions d'identité et d'orientation sexuelle

Pourquoi les études statistiques sur les minorités sexuelles sont mal barrées

On l’a dit un million de fois, les américains n’ont aucun scrupule à lancer des études statistiques sur les minorités, alors que les français n’aiment pas ça du tout : accepter de classer les individus en fonction de leurs origines, croyances religieuses et politiques ou de leur orientation sexuelle, et de les dénombrer, n’est pas forcément compatible avec l’idée de la citoyenneté dont l’universalisme républicain est porteur. Une nation, un peuple uni. Mais on ne peut pas indéfiniment vivre dans le déni: les minorités existent, c’est une réalité sociale. Que les statistiques tentent peu à peu d’aborder.

Or, l’appréhension de la notion de minorités n’est jamais aisée. Mais s’il y en a une qui remporte la palme de la variable statistique bancale, c’est bien celle de minorité sexuelle, à savoir : nos amis les homo et les bisexuels. N’en demandons pas trop aux statistiques, les individus ne répondant pas au profil hétérosexuel type (une homme ou une femme attirée par les membres du sexe opposé) sont priés de se ranger dans une des deux catégories précédentes.

Je n’essayerai pas de vous faire croire que je ne me jette pas sur ces analyses. Elles sont souvent savoureuses, et ce pour un motif bien peu glorieux : on ne saurait imaginer étude plus facile à critiquer. Si vous comptez produire une étude statistique qui me semble pertinente, il va falloir se lever tôt le matin.

Entendons nous : je n’insinue en aucun cas que les statisticiens sont une bande de folivorae incapables de faire leur travail correctement. C’est un travail fort honorable, et difficile. D’ailleurs, est-ce que je suis statisticienne ? Non. Est-ce un hasard ? Non.

La dernière fois que j’ai eu un devoir de statistique à faire, ma tête ressemblait à ça:

Etudier les minorités sexuelles tient du cauchemar pour une raison des plus simples : comment déterminer qui en fait partie? Traditionnellement, les statisticiens ont retenu trois méthodes différentes :

La première, et la plus simple, consiste à compter comme membres de ces minorités tous ceux qui se déclarent être homosexuels ou bisexuels. La plupart du temps, c’est cette méthode qui est utilisée. Elle est rapide, et présente l’avantage de ne pas inclure dans les statistiques des faux-homo/bi. Sauf qu’elle simplifie beaucoup le processus d’auto-identification d’un individu comme homo ou bi : ce processus dépend de critères personnels (je suis capable d’apprécier un rapport sexuel hétérosexuel, mais je n’éprouve aucun sentiment pour les membres du sexe opposé, je suis…?), eux-mêmes variables dans le temps. Demander à une personne ce qu’elle pense et reposer la même question dix ans plus tard, rien ne vous assure d’obtenir la même réponse. Or, ces chères statistiques n’aiment pas vraiment les réponses subjectives.

De plus, les personnes qui vont s’identifier comme homo ou bi vont être celles qui se revendiquent comme telles : on peut penser qu’il s’agira de personnalités relativement politisées, c’est-à-dire que ces individus seront conscient des enjeux soulevés. Comme s’ils étaient dès lors représentatifs d’un groupe spécifique. Pour faire simple, on ne peut pas penser que les résultats obtenus sont représentatifs de tous les homosexuels de France. Au contraire.

La deuxième méthode consiste à inclure tous les individus ayant eu des comportements homosexuels. Avoir des comportements homosexuels ? C’est-à-dire ? Parle-t-on de pénétration, d’attouchements, de sexe oral, de baisers?(je vous souhaite bonne chance avec les lesbiennes) Mais passons. Ici, on choisit d’ignorer la différence qui peut exister entre une expérience (répétée ou non), et un acte révélateur de sa sexualité. En théorie, ceux qui liront les conclusions de l’étude garderont cet aspect en tête. Sauf que personne n’est capable de savoir quelle proportion des individus ayant eu des comportements homosexuels le sont ou non. D’ailleurs, j’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi avoir eu des comportements hétérosexuels ne pourrait pas être révélateur de son hétérosexualité profonde. Ou alors on ne parle plus d’une démarche qui se veut objective, puisque l’on considère d’emblée l’hétérosexualité comme la norme (mais après tout, lorsque l’on commence à parler de minorités, la frontière est mince).

Enfin, la troisième et dernière méthode, consiste à compter ceux qui sont attirés par des personnes du même sexe. Je ne sais pas vous, mais j’imagine des questions d’une subtilité renversante : « Avez vous déjà attiré par quelqu’un du même sexe ? » (encore une fois, quel sens donner à  »être attiré »?). Si le but de cette méthode est de pouvoir inclure dans les calculs les individus qui auraient refusé de répondre honnêtement aux questions plus directes (« êtes vous homosexuel ou bisexuel ? »), à savoir ne pas oublier les  »refoulés », je doute de son efficacité. A moins que ledit refoulé manque de finesse, il saura probablement flairer l’arnaque. On pourrait certes envisager un indicateur du degré d’homosexualité à partir de questions  »indirectes ». Je voudrais bien le voir. Histoire de pouvoir mesurer mon propre degré d’homosexualité, et de lire les questions ( »Aimez vous observer le corps de vos amis du même sexe ? »,  »Que pensez vous de ces seins ? »,  »Quelles sont vos pratiques sexuelles préférées ? »,  »Aimez vous cuisiner ? » Qui sait quels merveilleux critères on pourrait imaginer?). De plus, penser qu’avoir été attiré par une personne du même sexe suffit à vous rendre  »un peu homo » est relativement naïf. Si l’on répondait honnêtement à cette question, je ne suis pas sûre que l’on parlerait toujours de minorités sexuelles. Et je doute que cette dimension unique soit tout à fait pertinente pour définir quelqu’un comme homosexuel ou non.

Si ces trois méthodes ont l’avantage de nous permettre de constater que beaucoup d’individus qui se définissent comme hétérosexuels ont pu avoir des comportements homosexuels, ou être attirés par quelqu’un du même sexe, aucune n’est vraiment pertinente lorsqu’il s’agit d’étudier les caractéristiques des populations homosexuelles et bisexuelles (et surtout, leurs potentielles différences avec la population hétérosexuelle). On notera d’ailleurs que la bisexualité n’est pas une hypothèse envisagée par les deux dernières méthodes.

Des résultats représentatifs ?

La quasi-totalité les études statistiques concernant les minorités sexuelles souffrent d’une puissance statistique trop faible. C’est-à-dire que les échantillons sur lesquels elles s’appuient ne sont de toute façon pas assez importants pour obtenir des résultats dont on soit tout à fait sûr, et que l’on ne dispose pas d’une expérience assez grande en la matière pour corriger efficacement les biais potentiels (par exemple, en matière de sondage politique, les intentions de vote pour l’extrême droite sont toujours corrigés, car l’on connait par expérience la proportion des individus qui cachent leurs intentions).

Certaines études nous offrent ainsi de belles perles : ainsi, l’étude du CNRS Gays, Bi et lesbiennes : des minorités ancrées à gauche, éditée en janvier 2012 , nous apprend que « les minorités sexuelles affichent un penchant plus marqué pour les religions minoritaires ».

Comment dire ? Je suppose que les auteurs de cette plaquette se sont trouvés face à un résultat, qu’ils se sont sentis obligés de commenter, sans vraiment savoir quoi en faire. Concrètement, on sait que les homos et les bis se déclarent moins souvent catholiques que le reste de la population. La nouvelle n’est pas renversante : difficile d’adhérer à une Eglise qui dans sa majorité condamne notre  »mode de vie ». En revanche, 16% d’homos s’identifient à une religion autre que le catholicisme, contre 7% sur l’ensemble de la population. A priori, l’affirmation des auteurs n’est pas fausse. Mais elle néglige les aspects culturels de la religion : on adapte rarement une religion sans avoir été directement à son contact, par sa famille ou son entourage par exemple, et on ne se réveille pas un matin avec l’envie d’adopter une nouvelle religion, de préférence une  »religion minoritaire », parce qu’on adore appartenir à une minorité. On pourrait plutôt remarquer que la population homosexuelle est en moyenne plus jeune, et qu’il y a moins de catholiques pratiquants parmi les jeunes France, et plus de pratiquants d’autres religions. Ou s’interroger sur la façon dont l’homosexualité est traitée parmi ces religions. L’analyse statistique supporte mal les raccourcis.

Salut, je suis gay, et le masochisme, c’est mon truc.

J’adore appartenir à une minorité. J’essaie de le faire aussi souvent que possible.

Enfin, ces études statistiques souffrent d’un mal particulier : plus encore qu’ailleurs, même à supposer qu’une donnée soit pertinente, on ne sait jamais si elle est une cause ou une conséquence (ou les deux à la fois) de l’orientation sexuelle. A vrai dire, on ne sait même pas si on peut légitimement parler de causes et de conséquences, tant le sujet est sensible.

De manière générale, alors que les statistiques ont besoin de petites cases et de méthodes pour ordonner les populations entre ces cases, l’orientation sexuelle est un phénomène complexe qui ne répond pas vraiment à cette logique.

On saluera donc le courage des études statistiques qui tentent de s’attaquer objectivement au délicat sujet.

Paix à leur âme.

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Cette entrée a été publiée le 18 avril 2012 par dans Anciens.

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