Les Contrées Zinzolines

Chaque semaine ce qui s'imagine, se dit et se fait autour des questions d'identité et d'orientation sexuelle

« L’affaire Stocker-Witterick » : une tempête dans un verre d’eau ?

Il y a un an de cela, l’affaire Stocker-Witterick éclatait : parentcentral.ca, filière du Toronto Star, publiait les témoignages de Kathy Witterick et David Stocker, heureux parents d’un bébé de quatre mois qui avaient décidé de ne pas rendre public le sexe de l’enfant. Le but : permettre à Storm de déterminer par lui/elle-même son identité, affranchi des rôles genrés que la société a pu formuler.

 Ceci est un bébé – qui s’appelle Storm

L’histoire a très vite été reprise dans de nombreux médias, affublant au passage Storm du merveilleux adjectif genderless (sans genre). La question qu’ils posaient, si elle n’était pas explicite, était simple : Kathy et David sont-ils les meilleurs parents du monde pour offrir une telle opportunité à leur enfant, ou des monstres prêts à détruire la vie de Storm pour leur idéaux d’ultra-libéraux dégénérés ? (quelle meilleure façon de transformer un groupe de lecteurs en trolls assoiffés de sang commentaires que de parler de méthodes atypiques d’éducation?)

Cependant, Kathy et David ne sont pas le premier couple à avoir eu cette idée : en 2009, le New York Time a déjà rapporté l’existence de Pop, un bébé suédois de deux ans dont les parents gardaient le sexe secret.

  • « Genderless » ?


Outre des prénoms à coucher dehors, Pop et Storm ont en commun d’avoir des parents qui n’ont pas hésité à revendiquer leur démarche devant les journaux. Cependant, les débats qu’ils ont pu provoquer ont souffert d’un biais considérable : une fois de plus, personne n’arrive vraiment à s’entendre sur la notion de genre.

Car si c’est l’adjectif  »genderless » qui est retenu pour les qualifier, ce n’est pas nécessairement ce que leurs parents souhaitent. Du moins, ce n’est pas ce que Kathy Witterick a expliqué au Toronto Star : Storm a bien sûr un genre, qu’il/elle connaitra et que sa famille reconnaîtra, mais elle refuse que ce genre soit public, et présupposer de la personnalité de Storm, tant que celle-ci ne sera pas formée.

Pour essayer de comprendre cette démarche, on peut s’appuyer sur un article récemment paru dans Sciences Humaines : Jean-François Dortier nous y explique que le mot genre fait référence aux cinq aspects de notre personnalité, c’est-à-dire notre sexe chromosomique, anatomique, 
hormonale, sociale et psychologique, lesquels convergent le plus souvent, mais pas tout le temps. L’idée serait donc de laisser Storm déterminer/découvrir quel est son sexe psychologique (la façon dont il/elle se perçoit), pour révéler par la suite son sexe social (façon dont il/elle est perçu(e) par la société). On suppose donc qu’ils soient indépendants l’un de l’autre.

Or, on tombe ici dans un dilemme du type de l’histoire de la poule et de l’oeuf : le sexe social est-il déterminé par nos  »autres sexes », dont notre sexe psychologique, ou ce dernier est-il le produit de notre environnement social et de ses incitations ?

Le problème, lorsque l’on tente de résoudre cette énigme, c’est qu’il est impossible d’isoler les différents facteurs pour déterminer quel est celui qui prévaut, comme on mènerait une expérience scientifique. Ainsi, les parents de Storm ont toujours refusé d’imposer le moindre comportement à Jazz, son grand frère de cinq ans, en fonction de son genre : il a toujours librement choisi ses vêtements, ses jouets, ou s’il voulait ou non se couper le cheveux. Jazz a donc les cheveux longs, plusieurs robes, et sa couleur préférée est le rose (alors que ses parents n’en portent jamais et ont les cheveux courts). « L’expérience », tant et si bien qu’on peut parler d’expérience à propos de l’éducation d’un enfant, peut sembler fructueuse… jusqu’au moment où l’on apprend que Jazz aime à se qualifier de gender explorer dans son journal intime, où il écrit  »Help girls do boy things. Help boys do girl things. Let your kid be whoever they are! » (Aidez les filles à faire des trucs de garçons. Aidez les garçons à faire des trucs de filles. Laissez vos enfant être qui ils veulent!). Comme l’a souligné Jezebel, on peut difficilement croire que ces propos n’aient aucun rapport avec ceux de ses parents.

Jazz – Toute cette spontanéité enfantine, c’est touchant

  • Que peut-on retenir de cette histoire ?


En surmontant la fascination que l’on peut éprouver vis-à-vis de parents qui perçoivent les genres comme une source de persécution telle qu’ils en adoptent une manière d’éduquer leurs enfants si extrême, on peut se demander dans quelle mesure leur démarche n’est pas tout à fait contreproductive. Comme l’a dit un commentateur du Huffington Post (« All the parents have to do is to NOT teach ‘traditional’ sex roles to their children. So this is one of the dumbest stories I’ve ever heard of in my life! »), le rôle des parents n’est-il simplement pas de ne pas enseigner les rôles traditionnels issus des genre? Au contraire, l’éducation d’enfants comme Storm ou Jazz semble se focaliser sur les questions de genre, et leur médiatisation apparaît comme un moyen supplémentaire de les marginaliser.

Le second constat que l’on peut tirer de cette affaire, c’est le traitement médiatique qui en a été fait : relégué au pages insolites, il s’agissait bien plus d’un fait divers que des prémisses d’un débat de fond sur la place des rôles dans la société. Bien sûr, si elle a pu provoquer tant de débats, c’est parce qu’il est choquant d’imaginer que l’on puisse nier le genre d’un enfant (que ce soit ou non ce que les parents de Storm ont fait). Mais ne nous faisons pas d’illusion : l’histoire fait avant tout appel à la morbide fascination du public pour les histoires étranges. Un an plus tard, il est d’ailleurs impossible de trouver la moindre information relative à Storm qui ne soit pas issue du premier article qui avait été fait à son sujet.

Au final, l’affaire Witterick-Stocker apparaît comme la sur-médiatisation d’un couple ‘un peu’ spécial qui pensait avoir trouvé la solution aux grands maux de ce monde dans un livre pour enfants et d’un débat des plus stériles.

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Cette entrée a été publiée le 5 mai 2012 par dans Anciens, Revue de presse, et est taguée , , , .

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