Les Contrées Zinzolines

Chaque semaine ce qui s'imagine, se dit et se fait autour des questions d'identité et d'orientation sexuelle

Entretien avec Annemie Maquil

Annemie Maquil est chargée à l’égalité entre les hommes et les femmes à la Ville de Luxembourg.

Cette diplômée en psychologie sociale d’une université catholique belge est l’auteur d’une thèse sur les normes de normes discriminations ( « Harmony between groups : nuancing traditional views of color- blindness and color-consciousness » ). En 2006, elle change une première fois d’orientation et s’investit dans le consulting en ressources humaines, où elle travaille notamment à l’élaboration de labels  »Egalité des chances professionnelles » et  »Entreprise socialement responsable », avant de se diriger vers son nouveau poste en 2010.

Elle fait le point avec nous sur les différentes façons d’aborder les questions d’égalités entre hommes et femmes, les différences entre la France et le Luxembourg, et sur les postes de chargés à l’égalité qui se multiplient ces dernières années.

Parlez-nous de vos missions en tant que chargée à l’égalité.

J’espère pouvoir combiner mes connaissances acquises en tant que chercheuse dans le domaine des relations intergroupes et de la non-discrimination, ainsi que par exemple mes compétences de gestion de projet développées dans une entreprise privée de conseil, afin de mettre en œuvre de manière ciblée, structurée et pro-active la politique communale de l’égalité entre femmes et hommes. En effet, ma fonction est d’élaborer un plan d’action sur la base des directives politiques, mais aussi sur base des besoins du citoyen, de le mettre en œuvre et d’en assurer le suivi. S’y ajoutent des activités de sensibilisation générales du citoyen sur les sujets de l’égalité entre femmes et hommes, ainsi que des activités de conseil au collège échevinal, aux services et au citoyen pour toute question relative à l’égalité entre femmes et hommes. Je suis aussi la personne à contacter pour les questions sur l’égalité et la diversité, et je représente la ville à diverses conférences organisées par les entreprises ou les associations sur le sujet.

De façon générale, quelles sont les institutions qui sont au Luxembourg chargées de lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes?

Mais je ne sais pas à quel point ces institutions sont vraiment chargées de lutter contre les discriminations. Souvent elles n’ont qu’un rôle consultatif ou informatif. Je me demande si le ministère n’est pas le seul qui a le pouvoir de faire appliquer une loi anti-discriminatoire.

Le ministère pour l’égalité des chances (qui est en charge seulement pour le genre), le centre pour l’égalité de traitement (a été créé depuis la loi de 2006), la Commission consultative des droits de l’homme, le Conseil National des Femmes du Luxembourg (conventionnée par l’Etat), et diverses associations telles que le Cid-femmes (conventionnée avec la Ville de Luxembourg), Femmes en détresse, …

Votre parcours est particulier.. Milieu universitaire, secteur privé, puis public. Vous vous considérez comme un cas particulier, ou ce type de mobilité est assez courant?

Au Luxembourg, les personnes qui exercent le même métier que moi ont toutes des parcours très différents. Il n’existe pas vraiment de parcours standardisé, ni d’ailleurs de profil standardisé (quel serait le profil idéal d’une chargée à l’égalité ?). Mais vous avez raison, il est un peu particulier de passer d’une boîte Big 4 à une administration communale – j’ai vécu un genre de « choc culturel ». Cependant, sachant que j’ai étudié la psychologie sociale, je pense qu’il n’est pas insensé de travailler quelques années en ressources humaines et après de choisir un métier qui est toujours encore reliée pour une grande partie aux Ressources humaines.

J’ai cru comprendre qu’au Luxembourg, contrairement à la France où les droits des femmes sont considérés comme un problème à part entière (qui inclue des questions comme celles des violences conjugales), les discriminations relatives au genre sont souvent traitées comme une partie des discriminations qui peuvent exister en général, c’est cela?

Je ne pourrais pas vous donner un exemple concret d’un pays où la discrimination du sexe serait traitée comme un motif de discrimination comme les autres. Mais c’est un débat qui est actuellement mené au Luxembourg – surtout au niveau national. Au Centre pour l’égalité de traitement, le sexe est traité comme un motif parmi les six autres types de discrimination reconnus par la loi. Tout compte fait, pour moi, il s’agit de prendre une attitude ouverte par rapport à la diversité. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise norme à laquelle il faille comparer  »les autres ». Une caractéristique est aussi bonne qu’une autre (bien-sûr dans le cadre du légal – par exemple, même si l’excision est une pratique culturelle, il ne faut pas l’apprécier car elle enfreint les droits de l’homme).

Pourquoi parler d’égalité des chances, titre que vous préférez d’ailleurs employer pour qualifier votre poste, et non pas, simplement, d’égalité? Quels sont, selon vous, les enjeux de cette distinction?

Pour moi l’égalité a surtout trait à l’égalité des droits ( ou égalité de traitement) : c’est un droit de l’homme ; c’est ce qui est inscrit dans la loi. L’égalité des chances est un droit à avoir les mêmes chances que les autres. Je pars du fait que nous sommes tous différents et que nous avons tous des intérêts et besoins fonctions de notre vécu, de notre background culturel, éducatif, de notre sexe, handicap etc. Garantir l’égalité des chances signifie d’adapter nos pratiques, nos services.. à ces besoins différents.

Par exemple, pour qu’une femme ait les mêmes chances de progresser au travail qu’un homme, il faut améliorer les possibilités de conciliation de sa vie privée avec sa vie professionnelle. Il faut prendre au sérieux le conflit entre la famille et le travail, qu’une femme active puisse éprouver et trouver des possibilités à gérer ce conflit. Partir du fait que les différences existantes ne soient que le fruit de stéréotypes bien ancrés de la société et qu’en réalité les hommes devraient éprouver le même conflit que les femmes, serait à mon avis une erreur. En résumé, parler uniquement d’égalité serait ignorer les différences de sexe et parler d’égalité des chances serait quelque part accepter les différences. Ce n’est qu’en ouvrant les yeux par rapport aux différences qui peuvent exister que nous pouvons prendre en main les problèmes afin d’arriver à une égalité des chances entre les sexes. Un volet complémentaire à la gestion de l’égalité des chances serait la promotion ciblée des différences pour en tirer une valeur ajoutée pour l’organisation. Ici il faut donc aussi consciemment reconnaitre les différences et les valoriser pour les utiliser comme levier à une meilleure performance. Ce volet est à mon avis malheureusement négligé dans les politiques de l’égalité entre femmes et hommes.

Cette façon d’aborder la question de l’égalité entre les hommes et les femmes, par l’égalité des chances, est-elle au Luxembourg majoritaire, ou fait-elle l’objet d’un débat?

Je ne pense pas qu’il y a un débat officiel à ce sujet. Par contre, lorsque j’analyse les commentaires des gens au quotidien, je constate qu’il n’y a que peu de compréhension à une approche « égalité », mais beaucoup plus pour une approche « égalité des chances ».

Pourriez-vous nous donner un exemple concret de dispositif mis en place par le plan d’action que vous élaborer ?

Il y a, dans notre service psycho-pédago-socio-médical (PPSM) (service qui intervient au niveau de la santé des enfants scolarisés, par exemple un enfant qui montre un comportement inadapté est traité par le PPSM qui explore les causes et propose des interventions si nécessaire) l’élaboration de lignes directrices spécifiques à la gestion de cas des enfants de familles divorcées. Suite à un atelier de travail en équipe, le PPSM a estimé que les garçons de familles divorcées ont un autre besoin que les filles de familles divorcées. Il faut donc une intervention spécifique selon le genre.

Et l’action de sensibilisation, qui vous a semblé le plus efficace, ou la plus novatrice?

Je trouve qu’il est très difficile de mesurer l’efficacité d’une action de sensibilisation. En fait, il faudrait mesurer le changement d’attitude après l’action de sensibilisation – ce qui n’est pas réaliste, voire impossible. Mesurer par le simple nombre de présences ou de participation n’est pas un bon indicateur d’efficacité non plus – souvent les personnes qui participent sont des personnes déjà sensibilisées au sujet. Personnellement, je prends comme indicateur le nombre de personnes « tierces » (donc qui ne se sont a priori pas encore confrontées au problème auparavant) ou bien la qualité de discussions qui ont lieues après l’action (par exemple lors d’un vin d’honneur après une exposition ou lors de la séance questions-réponses de la conférence). Si j’utilise ce genre de critères, je pense que l’édition annuelle de notre Prix Anne Beffort est une bonne action de sensibilisation. Le prix Anne Beffort est un prix remis par la ville à une association, une institution ou une personne individuelle qui s’est particulièrement engagée pour l’égalité entre femmes et hommes dans un domaine précis au niveau du territoire de la ville de Luxembourg. Chaque année, je constate qu’il y a des candidatures d’associations ou de personnes qui ne sont pas vraiment connues. En remettant leur candidature, ces personnes mettent en question et analysent leur engagement et réalisent qu’ils se sont déjà engagées ou pourraient même s’engager encore mieux pour l’égalité des chances.

Lorsque vous parlez de mettre en avant les différences qui existent entre les hommes et les femmes, ne pensez vous pas qu’il existe un risque qu’elle renforce les stigmates? Je fais bien sûr référence au concept de Catherine Achin, le salto du stigmate, qui illustre le traitement différencié des hommes et des femmes politiques… et le cantonnement de ces dernières à des activités de care.

Je ne connais pas le concept de Catherine Achin, donc je ne peux pas vraiment répondre par rapport à cette illustration. Par contre, je pense comprendre la question. Je traduis les stigmates par des stéréotypes qui « collent » à un certain groupe de personnes. C’est vrai qu’en mettant en avant les différences existantes entre les femmes et les hommes, que ces stéréotypes restent très visibles. Mais quelque part, il est impossible d’éliminer les stéréotypes. L’être humain, par sa nature, catégorise son monde et donc aussi les autres êtres humains. Jamais nous allons changer cela, car l’être humain n’est tout simplement pas capable de traiter chaque information de manière individuelle. Afin de gérer cette catégorisation de manière positive il faut apprendre aux gens de ne pas juger ce qui est différent, mais d’accepter que tout le monde soit différent que ces différences ont les mêmes valeurs. Il ne s’agit pas de procéder de manière systématique dans la composition d’un groupe par exemple : il me faut des femmes parce qu’elles sont plus sociables, il me faut des hommes parce qu’ils sont plus directs. Non, il s’agit de composer un groupe de manière diverse, donc de femmes et d’hommes (si nous parlons que de genre)  – donc de manière générale et sans relever des caractéristiques précis. Même si la règle n’exclut pas les exceptions, c’est quand-même une question de probabilité qu’un groupe composé de 3 femmes et 3 hommes (ou 1 femme et 5 hommes ou vice versa) aient des réflexions plus larges sur une question précise (prenant par exemple la conciliation vie privée – vie professionnelle que j’aime bien) qu’un groupe de 6 hommes ou 6 femmes. Leurs intérêts et besoins sont habituellement différents. Bien-sûr ce jugement est basé sur des stéréotypes. Mais est-ce vraiment un désavantage pour les individus ? J’ai lu sur votre site que le risque pourrait être qu’une femme soit systématiquement demandée à prendre par exemple le poste de ministre des soins (parce que tout le monde pense qu’elle est plus adaptée pour ce poste). Selon une optique de gestion de la diversité efficace, ce ne serait pas très intelligent de le faire ainsi. Il faudrait plutôt avoir un homme sur ce poste (je pars du fait que les soins sont dominés par les femmes) – l’homme ramènerait un autre point de vue.

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Cette entrée a été publiée le 16 juillet 2012 par dans Anciens.

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